Discours de Jean-Marc AYRAULT, Président du groupe SRC à l'Assemblée nationale - 14 décembre 2010
Chers amis,
Il me revient l’honneur d’ouvrir ces « rencontres de la laïcité », mais je veux rendre à son instigateur le mérite de cette organisation, merci donc cher Jean de porter ce combat depuis de si longues années. Merci de continuer avec vous toutes et tous qui êtes là, de faire partager l’esprit laïque que nous avons reçu en héritage.
Il y aurait deux façons de présenter cette journée de réflexion. Une première consisterait à la présenter comme un colloque venant opportunément commémorer le 105ème anniversaire de la loi du 9 décembre 1905. Nous multiplierions les hommages convenus, nous célèbrerions nos grands hommes, nous saluerions l’esprit et le génie français.
Cette présentation, nous ne pourrons en réalité jamais nous en contenter. La laïcité n’est pas faite pour entrer au musée des idées dépassées. La laïcité est un concept vivant dont l’actualité demeurera tant que des hommes et des femmes qui ne partagent pas leurs croyances penseront qu’ils peuvent partager un destin commun.
Son actualité n’est plus à démontrer. S’il fallait s’en convaincre, il suffirait de piocher dans les décisions de justice de ces dernières heures :
- Annulation de la contravention pour la conductrice nantaise qui conduisait avec un niqab,
- Licenciement pour « faute grave » de la jeune femme voilée dans la crèche associative Baby Loup à Chanteloup-les-Vignes.
Juridiquement, aucune de ces décisions n’est fondée sur le principe de laïcité, mais il a plané sur les audiences.
Cette actualité tous les élus y sont chaque semaine confrontés, vous y reviendrez au cours de vos différentes tables rondes : refus de la mixité, demandes de dispenses pour certains cours, port de signes religieux, autorisations de lieux de culte, exigence d’emplacements réservés dans les cimetières, pressions sur les contenus des enseignements…
Pour chacune de ces questions les réponses sont difficiles à trouver :
- Comment condamner les pratiques intégristes sans basculer dans la stigmatisation de la religion ? Comment inversement faire leur place aux croyances religieuses sans tomber dans la tolérance de pratiques obscurantistes ?
- Comment se faire comprendre de citoyens qui peuvent percevoir dans certaines restrictions une discrimination ?
Pour chacune de ces questions les élus sont souvent renvoyés à leur propre jugement, et reconnaissons le, parfois au prix de quelques errements pour aboutir aux accommodements raisonnables. Et c’est tout l’intérêt de vous retrouver aujourd’hui pour tenter d’homogénéiser nos réponses en nous appuyant sur l’expérience et sur le travail de ceux qui ont consacré leur intelligence à approfondir ce principe.
J’ajoute que le consensus autour de la laïcité recèle bien des ambiguïtés. La droite, historiquement réticente, s’y serait convertie. Sans doute, mais alors sans le zèle que l’on prête généralement aux nouveaux prosélytes…
Le Chef de l’Etat a longtemps hésité sur la permanence du combat laïque. Ses égarements du Latran sont dans nos mémoires. Son invocation s’est souvent limitée à la condamnation des minarets et de la burqa. Les autres replis communautaires, les dérives de certaines écoles privées sont passées sous silence.
Aujourd’hui c’est l’extrême droite qui après avoir combattu les valeurs de la République, cherche à retourner la laïcité contre ses auteurs. La laïcité ne serait plus une valeur universelle, mais le camouflage habile d’une argumentation vieille comme le racisme. L’ostracisation de l’autre ce n’est pas le réveil de « l’esprit de la Résistance » comme le prétend Marine Le Pen, c’est tout au contraire une façon de fouler la mémoire de celles et ceux qui ont payé de leur vie le combat contre le racisme et l’antisémitisme.
L’assimilation de la prière dans les rues à « l’occupation » est une provocation grossière. Les élus frontistes sont aussi ceux qui s’opposent à la délivrance de permis de construire pour les mosquées. Pour en finir avec l’Islam des caves, il faut accepter un Islam des mosquées.
Notre vigilance doit être totale, car rien ne serait pire que de laisser dévoyer un principe qui est pour nous l’outil du dialogue et du vivre ensemble.
Pour conclure, je voudrais – même si je parle devant un public de convaincus – réaffirmer devant vous la valeur centrale qu’il faut attacher à la laïcité.
Elle appartient à notre identité nationale. Voilà ce que nous aurions du conclure du débat initié l’an dernier si il n’avait pas été conçu comme un filet électoral pour attraper les électeurs frontistes.
Et cette identité-là n’exclue personne. Elle n’oppose pas, mais elle rassemble. Elle n’enferme pas dans une culture, une origine, une religion, une philosophie, une espérance, mais elle ouvre à toutes les autres. La laïcité n’entretient aucune peur, mais elle donne sa chance à chacun.
Elle est consubstantielle de l’idée républicaine, même si elle est apparue plus tard. Elle est tout à la fois liberté, égalité, et fraternité. Elle en est l’outil et l’expression quotidienne.
Colloque Laïcité le 14 décembre 2010