Rencontres de la laïcité : les défis du quotidien - 14 décembre 2010

mardi 14 décembre 2010 00h00

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Compte-rendu des tables rondes sur les premières rencontres de la laïcité autour d’une thématique concrète : les défis du quotidien.

Première table ronde : la laïcité, protection du progrès scientifique - lire

Deuxième table ronde : l’actualité de la loi de 1905 - lire

Troisième table ronde : l’école publique au cœur de la laïcité - lire

Quatrième table ronde : accommodements raisonnables  … et déraisonnables - lire

 

Première table ronde : la laïcité, protection du progrès scientifique
Modératrice : Pascal Crozon, députée  du Rhône
Intervenants : Jean-Louis Touraine, député du Rhône
Guillaume Lecointre, chercher systématicien, professeur au Muséum national d’histoire naturelle
Grand témoin : René Frydman, professeur de médecine, chef du service gynécologie-obstétrique à l’hôpital Antoine-Béclère de Clamart.

A travers le développement des thèses créationnistes, essentialistes ou de l’Intelligent Design, des groupes de pensée conservateurs considèrent que le recours à la providence fait partie de la démarche scientifique. Ils plaident même pour que la communauté scientifique soit responsable des conséquences métaphysiques de ses découvertes. Une thèse que Guillaume Lecointre réfute catégoriquement : «Notre devoir est de décrire ce qu’il y a de rationnel dans le monde réel. Nous n’avons pas à prendre nos responsabilités sur ces conséquences.» Pour lui, le recours à la providence ne doit en aucun cas permettre de surmonter les difficultés de coût et les risques d’échec d’une expérience. En ce sens, il regrette que l’enseignement des sciences se borne à un apprentissage de savoirs positifs, certes indispensables, mais insuffisant pour comprendre la logique scientifique. « Il faut enseigner la démarche scientifique, les règles du jeu du raisonnement scientifique. »
De plus, l’absence d’enseignement de ce périmètre des sciences pose de nombreuses difficultés aux enseignants : « Lorsque des élèves contestent les savoirs, les enseignants ne sont pas entraînés à répondre laïquement à ces considérations métaphysiques. »
Rejoignant Jean-Louis Touraine, Guillaume Lecointre estime que seules les applications peuvent être morales ou immorales, pas les recherches elles-mêmes. «Il faut insister sur l’amoralité du cœur méthodologique, en distinguant méthodologie et contrôle social de la mise en œuvre des expériences. »  Pour autant, il ne plaide pas pour une irresponsabilité totale des scientifiques sous couvert de laïcité : « Au moment où un chercheur s’engage dans une recherche finalisée, son implication morale et sa responsabilité sont engagées. En recherche fondamentale, il n’a pas à l’assumer. »
René Frydman a soulevé la question du statut de l’embryon humain. De la position des gouvernements dépendent des autorisations concernant des projets obstétriques. Il estime que la technique de congélation est une avancée scientifique dans la mesure où elle donne de meilleurs résultats. Or, cette pratique n’est pas autorisée en France par l’autorité politique et de nombreux chercheurs partent à l’étranger poursuivre leurs travaux. « La règlementation d’un pays peut-elle être à ce point imbibée d’un seul point de vue et empêcher tout progrès scientifique ?»  « Il faut arracher les pommes de la connaissance et ne pas avoir peur d’être chassé du paradis. »

Deuxième table ronde : l’actualité de la loi de 1905
Modérateur : Michel Ménard, député de Loire-Atlantique
Intervenants : Christian Bataille, député du Nord
Emile Poulat, directeur d’études à l’EHESS
Grand témoin : Jean-François Loisy, libraire

«Il règne beaucoup de confusion et d’ignorance autour de cette loi», estime Emile Poulat. Il est vrai que jamais la loi de 1905 ne fait mention du mot « laïcité », ni d’ailleurs d’une « séparation » ou d’ « Eglise », sauf dans son titre. Elle était principalement motivée par la suppression du concordat avec le Vatican et permettait la suppression des budgets du culte.
Pour Christian Bataille, les deux premiers articles sont des socles de notre République. Ce texte doit être médité et interprété, pour comprendre comment il est devenu « une loi de consensus républicain ».
Cependant, cette loi a été modifiée 50 fois en un siècle, sans que 37 de ces modifications ne soient intégrées dans le texte aujourd’hui disponible. Et surtout, comme le soulignait Christian Bataille, parfois sous prétexte d’une harmonisation européenne, il reste sous la menace d’offensives d’une certaine droite.
Mais la question aujourd’hui posée par cette loi concerne les lieux de culte : comment la loi peut-elle garantir le libre exercice des cultes quand n’existent pas les lieux pour cet exercice ? En 1905, l’horizon était à un dépérissement des religions et le problème de la construction d’églises ne se posait pas. Pour autant, contrairement à ce que certains le suggèrent, la loi de 1905 n’interdit pas de favoriser la construction de lieux de cultes. Financement des centres culturels annexes, baux emphytéotiques, garanties d’emprunt  … en réalité, « tout dépend de la bonne ou de la mauvaise volonté des collectivités territoriales », ainsi que l’affirme Christian Bataille. La mosquée de Paris a par exemple été construite en 1925, soit sous l’égide de la loi de 1905.
Henri Peña-Ruiz, maître de conférences à Sciences Po Paris, estime que les collectivités n’ont plus à financer les lieux de culte, sauf pour la préservation des monuments historiques. « La République n’a pas à financer des lieux de culte, mais à faire en sorte que chaque Homme puisse financer le lieu de culte dont il a envie et besoin ». « Il ne faut pas sacrifier l’immatériel sur l’autel du particulier » a-t-il ajouté en disant préférer que cet argent finance des services publics, qui profitent à tous, croyants et non croyants. Il a mis en garde l’assemblée présente sur les conclusions de la commission Machelon, dont l’objectif est selon lui de brouiller les pistes entre le cultuel et le culturel. « Il faut se méfier des faux défenseurs de la laïcité.»
Selon Philippe Vuilque, député des Ardennes, « un ensemble d’extrémismes est en train de tester les capacités de réaction de la République». Chaque acteur public, de l’élu local aux juges du Conseil d’État, doit donc se montrer clair et ferme.
 « Ne faisons pas dire à la loi de 1905 ce qu’elle ne dit pas et n’attendons pas d’elle les solutions qu’elle n’a pas prises », a conclu Emile Poulat.

Troisième table ronde : l’école publique au cœur de la laïcité
Modératrice : Michèle Delaunay, député de Gironde
Intervenants :
Yves Durand, député socialiste du Nord
Guy Georges, ancien secrétaire général du Syndicat nationale des instituteurs et professeurs de collège
Grand témoin : Eddy Khaldi, enseignant, auteur du livre « Main basse sur l’école publique »

Guy Georges a rappelé quelques idées fortes du discours de Jean Jaurès prononcé le 30 juillet 1904 au collège de Castres qui porte désormais son nom. La laïcité est l’égalité des droits ; la démocratie est elle aussi l’égalité des droits, ce qui faisait dire à Jaurès que « laïcité et démocratie sont indivisibles ». Pour l’ancien syndicaliste, « l’école précède toujours les évolutions politiques ». Dès lors, « les atteintes à l’école publique conduisent à des dangers sur la démocratie ». Budgets en baisse depuis 1944 –exceptions faites des périodes de gouvernement de gauche-, élargissements des concurrences, démantèlement de l’intérieur, «aujourd’hui, l’école publique est en danger de mort ».
Pourtant, Michel Debré ne concevait pas sa loi de 1959 sur les rapports entre l’Etat et les établissements scolaires privés pour mettre en place une école concurrente de l’école publique. Il faut donc revenir à l’application à la lettre de la loi Debré pour en contrer les dérives actuelles.
Aujourd’hui, les établissements privés de gestion confessionnelle sont près de 600, pour 25 000 élèves.  Eddy Khaldi dénonce encore la loi Carle qui donne selon lui des privilèges aux établissements privés : dispositions du plan banlieue, suppressions de postes moins importantes que dans le public, accords Vatican-Kouchner …
Chacun doit être libre de choisir un établissement privé pour son enfant, voire de lui dispenser un enseignement au sein de la famille, mais dans ce cas, aucun fonds public ne saurait le financer. « Liberté d’enseignement et financement public sont liés. » Car s’il est admissible qu’un établissement privé remplisse une mission d’intérêt général, comment accepter d’entendre qu’il remplit une mission de service public ?

Un constat abondé par Guy Georges, qui estime que la loi Debré organise le communautarisme dès l’enfance. Eddy Khaldi soupçonne même une concertation avec les établissements privés dans la politique gouvernementale, dénonçant par là le calque des structures du privé sur celles du public. « Cette politique transforme l’intérêt général en intérêt commercial. Cela relève d’une pure logique libérale. On dit aux parents : "Si vous n’êtes pas content de votre école, changez-en". »
Robert Andresen, Sundep Solidaires, déclare que l’Etat subventionne indirectement les cultes par la loi Debré puisque des sommes recueillies par les établissements d’enseignement transitent selon lui vers les institutions diocésaines.
Jean Piriou, vice-président du Chevalier de la Barre, propose de créer une chaire de la laïcité, afin de l’enseigner.
Martine Cohen, sociologue, a mis en garde l’assistance : « Ne confondez pas le vrai combat contre la fin du service public de l’école avec un combat religieux. Beaucoup d’écoles catholiques sont ouvertes à d’autres religions et sont peu chères. Ne confondez pas ce qui se passe en termes de communautarisme et ce qui s’est passé en termes de sécularisation. »
« [L’école publique] est le lien indissociable entre laïcité et égalité » (Yves Durand)

Quatrième table ronde : accommodements raisonnables  … et déraisonnables.
Modérateur : Marcel Rogemont, député d’Ille-et-Vilaine
Intervenants :
François Pupponi, député du Val d’Oise
Caroline Fourest, journaliste, essayiste, rédactrice en chef de la revue Prochoix

Elle a été la table ronde la plus animée. Celle au cours de laquelle un élu de terrain a explicité les contradictions entre les principes théoriques et politiques, et leur application sur le terrain. Caroline Fourest l’a par ailleurs admis : « Je reconnais que j’ai le beau rôle et je salue le travail quotidien des élus de terrain. »
Voilà une cinquantaine d’années, Sarcelles était un village. Les terres agricoles alentours ont toutes été rachetées pour y construire une "ville idéale". Résultat aujourd’hui : « elle est devenue un ghetto social et ethnique » selon les propos de son maire. La communautarisation des quartiers engendre désormais des demandes quotidiennes qui mettent en jeu les principes laïques. Ainsi, pourquoi les musulmans n’auraient-ils pas de lieu de culte quand juifs et chrétiens en ont ? De même pour les cimetières ? Il ne faut pas financer de nouveau lieu de culte, au nom de la laïcité, mais il faut assurer le libre exercice des cultes … au nom de la laïcité également. Des contradictions que les élus locaux doivent affronter tous les jours. François Pupponi cite le cas de parents d’élèves déçus par l’enseignement privé, qui souhaitaient réinscrire leur enfant dans un établissement public, mais se heurtaient au problème de la nourriture dans la cantine. « Fallait-il que j’applique strictement le principe de laïcité ou l’aménager un peu pour que cet enfant sorte de sa communauté pour aller vers l’universel ? » Ou encore le cas d’associations qui revendiquent le droit, comme toute association de la ville, à se voir prêter les installations sportives municipales. « Dois-je refuser de mettre à disposition la piscine au prétexte que ces gens ont des pratiques discriminatoires entre les hommes et les femmes, au nom du principe de laïcité, ou bien, toujours au nom de ce principe, dois-je ne pas différencier leur traitement des autres associations ? » Jean Glavany estime que la réponse apportée ici peut se trouver dans le règlement intérieur de l’installation sportive en question.
Plaidant pour une clarification « sans tabou » de la relation entre la République française et la religion musulmane, François Pupponi est favorable à la mise en place d’un Observatoire national de la laïcité, instance que les élus pourraient consulter dès lors qu’ils sont confrontés à des problèmes de ce type, afin de rompre avec la solitude de leurs décisions. Jean Glavany est favorable à la mise en place d’un tel organisme, lequel pourrait s’inspirer de celui des Eclaireurs de France créé en 2007 afin d’aider leurs moniteurs et accompagnateurs à répondre aux problèmes quotidiens. Il est vrai que cet organisme a été créé par un décret du 27 mars 2007 mais n’a jamais été réuni depuis.
Toutefois, Caroline Fourest souligne l’attention à porter dans les réponses données : « Les plus revendicatifs sont les plus intégristes. […] Nous ne mesurons pas assez combien le rétablissement des privilèges religieux est dangereux dans un pays si attaché à l’égalité ». Concernant les cantines, l’expérience des menus séparés s’est révélé catastrophique tant la séparation était marquée lorsque les enfants ne mangeaient plus ensemble. Elle propose la mise en place de repas universels, végétariens, auxquels les parents apporteraient eux-mêmes les compléments. Elle évalue à 2 600 le nombre de salles de prières pour les musulmans en France. Il n’y aurait donc pas de raison pour en construire de nouvelles, d’autant que, comme les églises, certaines sont vides.

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